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L'impossible université
  •  
Format
Broché
EAN13
9782369450597
ISBN
978-2-36945-059-7
Éditeur
Éditions Dialogues
Date de publication
Nombre de pages
100
Dimensions
21 x 14 x 0 cm
Poids
143 g
Fiches UNIMARC
UTF-8 / MARC-8

L'impossible université

De

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Fabrice Bouthillon, professeur et agrégé d'histoire, fait une critique incisive de l'Université française. Cette institution lui semble dépassée : il est temps qu'elle fasse peau neuve. Sans langue de bois, en trois points, il fait des propositions pour améliorer l'enseignement à la faculté. Il supprime les concours très réputés de l'agrégation ; le Conseil National des Universités qui valide les thèses des futurs enseignants ; les très prestigieuses classes préparatoires aux grandes Ecoles.
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Pourquoi il faut supprimer les classes prépas, Normale Sup et l’agrégation

Par Fabrice Bouthillon, agrégé d’histoire, normalien, professeur des universités à Brest, auteur de "l’Impossible université".

Article paru sur Bibliobs le 19 février 2017

Massification de l'enseignement, parcellisation de la culture, statut d'enseignement de seconde zone : si l’on essaie de repérer les origines des dysfonctionnements actuels des Facultés des Lettres en France, il faut remonter au moins à la façon dont Bonaparte conçut la réorganisation de notre système scolaire, après une Révolution qu’il voulait terminer sans revenir pour autant à l’Ancien Régime.

A cette fin, il a institué un enseignement secondaire dont l’objectif premier était de formater des élites sociales qui fussent stricto sensu conservatrices, c’est-à-dire ni révolutionnaires ni réactionnaires. En conséquence, l’entrée du lycée napoléonien fut fermée aux enfants du peuple par ses droits d’inscription, mais la naissance n’y fut plus un critère d’exclusion, comme ç’avait pu être le cas dans certaines écoles militaires de la monarchie.

D’autre part, l’institution fut laïcisée. Mais pour s’assurer que la jeunesse qui y entrait ne serait pas exposée aux effets politiquement dangereux de la liberté intellectuelle qui fleurissait au même moment dans les Universités allemandes, le bonapartisme conçut l’idée d’un système secondaire totalement auto-reproductif, parce que ses enseignants seraient munis, non de la Licence décernée par la Faculté des Lettres, mais d’une agrégation préparée à l’Ecole normale supérieure, elle-même recrutée par les classes préparatoires des lycées.

Ainsi le système secondaire pourrait-il se reproduire en vase clos, littéralement du jardin d’enfants (on entrait vers six ans dans les classes élémentaires des lycées) à l’agrégation.

Or, puisque dans l’Université on invente alors que dans le Secondaire on répète, le prix à payer fut l’abandon à l’Allemagne de la supériorité en matière intellectuelle: la sienne fut incontestable dès le premier XIXe siècle.

“Les écoles de commerce dispensent un savoir bizarre”
L’université, enseignement de seconde zone

L’enseignement supérieur français est resté marqué jusqu’à nos jours par ces dispositions, essentiellement parce que la guerre civile que nous avons héritée de la Révolution s’est prolongée des décennies après Bonaparte, et a rendu nécessaire le maintien des mesures qu’il avait prises pour y obvier.

Quand, après 1870, les Républicains ont rétabli en France des Facultés des Lettres inspirées de ce qui se faisait de l’autre côté du Rhin, ils se sont ainsi bien gardés de substituer la Licence à l’agrégation comme titre suffisant pour enseigner dans le Secondaire, comme de fermer les classes préparatoires et l’Ecole normale: ils ont donc d’emblée condamné l’Université en France au statut, qui est resté le sien, d’enseignement de seconde zone par rapport aux prépas et aux grandes écoles.

La massification de l’enseignement supérieur au second XXe siècle a ensuite parachevé l’évolution vers un système marqué par la juxtaposition du laxisme et du malthusianisme, et par celle de l’érudition myope et du dilettantisme sophistique.

Sociologiquement, tout le monde peut entrer avec un simple bac dans une Université profondément dévalorisée, alors que l’impitoyable sélection des prépas aboutit à un gâchis humain proprement sidérant; tandis qu’intellectuellement, le système français reste incapable de combiner l’indépendance socratique de l’esprit, que devraient permettre à l’Université les travaux dirigés mais qui y est vidée de son sens par la spécialisation dans une seule discipline dès la première année, avec la pluridisciplinarité que les khâgnes doivent à leur appartenance à l’enseignement secondaire, mais que stérilise chez elle la forma mentis du concours, dont la devise a toujours été qu’il vaut mieux avoir tort avec le jury que raison contre lui.

Aussi la triste vérité est-elle qu’il n’existe en France, pour un jeune désireux de s’engager après son bac dans des études de Lettres, aucune bonne solution.

La construction en Lettres d’un système d’enseignement supérieur adapté à notre époque, et non plus aux conséquences de la Révolution, passe donc par la suppression des classes préparatoires littéraires et de l’Ecole normale supérieure, et par la concession aux Facultés des Lettres du droit de ne plus accepter pour étudiant tout titulaire de n’importe quel bac: elles pourront librement fixer à cet égard certains critères, comme de savoir lire et écrire, par exemple, avant de prétendre s’asseoir sur leurs bancs.

Afin de conserver des khâgnes la seule dimension qui mérite d’en survivre, leur pluridisciplinarité, la Licence de lettres deviendra le moment d’une spécialisation progressive ; le Master, celui de l’acquisition d’une compétence spécialisée.

La réforme de ces deux diplômes entraînera la suppression du Capes et de l’agrégation, dont l’existence surérogatoire n’a de sens que si l’on part du principe que les grades universitaires ne valent rien: les rectorats recruteront comme stagiaires, au vu de leurs diplômes, les étudiants désireux de devenir enseignants, et leur titularisation se fera sur le seul critère de leur qualité pédagogique.

La disparition du concours comme mode de recrutement des enseignants aura pour conséquence de diminuer la propension de notre système scolaire à fonctionner comme une machine à éliminer, et non à promouvoir.

Encore faut-il qu’à l’intérieur même des Facultés, cette évolution soit accompagnée par la suppression du Conseil National des Universités, instance de contrôle des universitaires et de leur production scientifique où atteignent au pinacle le centralisme, le malthusianisme et la méfiance panoptique hérités du bonapartisme: quel degré fou de défiance envers l’Université traduit sa prérogative de vérifier la qualité des thèses qu’on y soutient, il faut être Français pour ne pas s’en apercevoir.

Voulons-nous que nos enfants deviennent des gens bien, ou des dominants sociaux?

Il est plus que temps que les énergies gaspillées dans ces procédures, comme dans l’organisation du Capes, de l’agrégation et des concours d’entrée aux écoles normales, soient réinvesties par le pays et par l’Université dans des activités un peu moins tragiquement stériles.

Fabrice Bouthillon

© Le Nouvel Observateur