Suivez-nous
A bas le génie !, et autres chroniquedécalées
EAN13
9782213643335
ISBN
978-2-213-64333-5
Éditeur
Fayard
Date de publication
Collection
LITTERATURE FRA
Nombre de pages
314
Dimensions
23 x 15 x 0 cm
Poids
528 g
Langue
français
Code dewey
442
Fiches UNIMARC
S'identifier

A bas le génie !

et autres chroniquedécalées

De

Illustrations de

Fayard

Litterature Fra

Indisponible

Autre version disponible

À bas le génie !images

L'histoire du mot génie, en français, est assez « géniale ». Le genius latin est un double populaire et naïf de l'ingenium, cette capacité intellectuelle et morale propre à chaque individu.

La famille des mots reflétant l'idée de naissance et la transmission des caractères physiques et moraux – que prendra en charge un hellénisme, hérédité – est d'une richesse incroyable, assez burlesque. On y rencontre l'ingénu et les parties génitales, l'ingénieur et le général, le genre, les gens et les gènes.

Quant au genius, c'était une divinité présidant à la naissance, une sorte de daimon inspirateur, de programmateur « génétique ». Le mot « génie » n'existait pas en français lorsque Rabelais le mit dans la bouche de son extravagant « escolier (étudiant) limousin », celui qui parlait latin en français. Un latinisme pédant, donc, franchement ridicule. Toujours en avance sur son temps, l'auteur de Gargantua, en dénonçant le jargon latinisant, introduit sans l'avoir souhaité toujours plus de latin dans la langue commune et native des Français, cette langue que l'escolier appelle vernacule, mot oublié, mais nos actuels érudits se gargarisent de « vernaculaire ». Le petit dieu Genius était l'inspirateur de chacun. Ou bien, en se soumettant à ses ordres (indulgere genio), l'on était gai et, dirions-nous, bien dans sa peau, ou bien on renâclait, trahissant sa nature et son naturel. Passage obligé du mythe religieux à la psychologie vécue. C'est là que le « génie » trouve d'abord sa place, et, au début du XVIIe siècle, une bonne définition en est donnée, en anglais, par le dictionnaire de Cotgrave : Ones good, or bad angell ; also, his nature, instinct, inclination, original disposition. On peut noter que, dans ces lignes, à part good, bad et les mots grammaticaux, tous les termes sont communs au français et à l'anglais, ce qui est sévère pour l'originalité de chacun des « génies » de ces langues (il se cache dans la grammaire).

La mode du « génie », s'agissant des langues, date de l'exaltation du français (pur, riche, clair, élégant, paraît-il, plus que tout autre idiome) aux XVIIe et XVIIIe siècles. C'est une fleur de rhétorique, une manière élégante de donner à ces langues qu'on veut « défendre et illustrer » des qualités spécifiques et inimitables.

D'autant que le mot « génie », en soif de prestige, glisse du caractère individuel – bon ou mauvais, puisqu'il y a de bons et mauvais anges – à la qualité extrême. Un talent supérieur, surhumain, divin, mais de manière païenne. Au XVIIe siècle, époque où prend place cette nouveauté, le génie supérieur est une affaire humaine : il (ou, très rarement, elle) a du génie. La connivence entre le génie attribué à chaque langue et l'aptitude suprême des humains confère à l'expression « le génie de la langue » (française en français, anglaise en anglais, où l'on dit genius, etc.) un étrange pouvoir. Pouvoir non pas intellectuel, car la notion s'effrite dès qu'on tente de la cerner, mais à la fois mythique et politique – ce qui est habituel.

Objet du culte académique, le « génie de la langue », le « génie français », à l'instar de celui de la Bastille, est un ornement incongru, un esprit gracieux et follet, une idole dressée pour rassurer, un slogan. Cependant, loin de la pompe admirative, le genius latin exprimait simplement le plaisir d'être soi, et celui de procréer. Le « lit génial », genialis lectus, était celui des noces. Le contraire des ambitions et des prétentions culturelles et nationales, qui parfois nous aveuglent.

- Le génie étant une statue, son déboulonnage fut à la mesure, si j'ose dire, de son érection. Voltaire, Buffon (« le génie n'est autre chose qu'une grande aptitude à la patience »), Valéry (« Génie ! Ô longue impatience »), Erwin Panofsky, de nos jours Henri Meschonnic (dans De la langue française) s'y sont employés avec une ardeur salubre.

Paysagesimages

L a métaphore récente du paysage audiovisuel, suivie par d'autres expressions du même genre, n'a pas fait oublier la valeur initiale du mot paysage, tiré de pays au milieu du XVIe siècle. Au départ, le paysage est au pays ce que le feuillage est à la feuille, un ensemble, et son origine latine (pagus) le relie sournoisement au paganisme et aux païens.

Pourtant, c'est dans la peinture religieuse, souvent par une savante combinaison perspective d'attributs symboliques de la Vierge Marie, que le paysage apparaît dans la peinture occidentale. C'est un assemblage, une composition, une configuration de terrain, ce que dit le néerlandais landskap, apparu vers la fin du XVe siècle dans l'art flamand – et suivi par d'autres langues germaniques : Landschaft, landscape.

Plus habité, acculturé, humanisé, ce que les langues romanes rattachent au « pays » n'est pas moins détaché du réel. Nos cultures en ont exploité l'aspect artificiel en littérature aussi, et les milieux géographiques repensés, réorganisés, voire rêvés, ont envahi la poésie et la prose de manière progressive, s'épanouissant avec le romantisme. En peinture comme en langage, en image comme en discours, le paysage est d'abord cosa mentale, et ceci reste vrai avec les techniques du réel, à commencer par la photographie. Rodin disait qu'un paysage ne nous touche pas seulement par des sensations, mais « par les idées qu'il éveille ».
S'identifier pour envoyer des commentaires.