Suivez-nous

Mirontaine sta leggendo

http://lemondedemirontaine.hautetfort.com/

Professeure des écoles par correspondance

L'enfant céleste
17,00
11 octobre 2020

C’est l’histoire de Célian et sa maman. Le jeune garçon ne se sent pas bien à l’école. Il se passionne pour tout mais surtout par ce que les autres enfants de son âge n’aiment pas forcément. Il interroge le monde incessamment. C’est un haut potentiel. « […] un surdoué ce n’est pas quelqu’un de plus intelligent mais quelqu’un qui ne peut pas ne pas voir la fausseté du monde sans que ça lui soit insupportable. Qui interroge sans cesse le récit collectif, inepte, factice. »
Sa maman est blessée par Pierre, l’homme qu’elle aime.
« Cet homme indéchiffrable aux cent visages s’était pourtant montré parfois sans masque. Au tout début de notre liaison, une nuit Pierre m’avait raconté un épisode marquant de sa jeunesse. Il m’avait dit: « À toi je me suis confié comme jamais », et avec beaucoup de naïveté j’avais pris cette confidence pour une marque d’amour. Ce drame qui me l’avait rendu si attachant expliquait les mensonges, le besoin de fictions : depuis toujours Pierre n’écrivait que pour suivre ses ombres. C’est cette fêlure qui nous avait rapprochés. Nous nous étions reconnus, nous qui, derrière un même élan apparent, avancions dans la vie entravés par les spectres de notre passé. »
Mary doit aider son fils à rendre acceptable cette quête de sens, pour qu’elle ne devienne obsessionnelle. On a tôt fait, surtout les idiots, de parler de névrose. Il faut apprendre à se laisser traverser par des émotions sans s’en aliéner, et en faire une liberté. Elle décide de partir avec son enfant dans une île légendaire de la mer Baltique, sur les pas de Tycho Brahe. A la Renaissance, l’astronome redessina la carte du ciel depuis l’île.

« Il a suffi que je pénètre dans ces bois scandinaves pour que tous les habitants qui peuplaient ma forêt renaissent sur mes pas: le garde-champêtre taiseux, la mare grouillante de vies minuscules, le martellement des geais et les cris des hulottes...Comme cette pensée a passé vite, recouverte par le désenchantement, les épreuves précoces. Ou peut-être pas. Peut-être que ce paradis perdu est toujours en moi. Peut-être que c’est là que j’habite pour toujours. »
Sur cette île, la mère et l’enfant progresseront et se relèveront. Un endroit en marge du temps et des hommes où l’on peut s’affranchir des vieilles blessures. Elle apprend à oublier l’étrangeté de cet homme qui se tient au bord de l’amour comme un échassier au bord de l’eau. Elle accepte peu à peu, enfin, qu’il n’y ait aucune explication à cet abandon brutal, à la confiance trahie.

« Pierre me laissera toujours seule avec ces vérités qui se dérobent. » « Au fond, ce qui nous a séparé avec Pierre n’est peut-être pas tant le doute ou le manque d’amour que la confrontation, si différente pour chacun de nous deux, à la perte et à la souffrance. »

Dans le miroir embué des relations aux autres, l’enfant grandit. Les passions déchirées s’oublient. Les derniers liens d’affection se coupent pour revenir à l’essentiel, le temps de l’enfance. Ensemble, ils feront leurre de la mémoire en convoquant Proust « pour atteindre à l’indifférence, il faut traverser en sens inverse tous les sentiments. » Le progrès de l’oubli est irrégulier mais à l’instar de ce grand danois réfugié en haut d’une tour, ils savent tous les deux que ce sont « les étoiles, les étoiles tout là-haut qui gouvernent notre existence. »
Petit à petit, pour Célian lorsqu’il ferme les yeux ce n’est plus le néant comme avant. « Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves » selon Shakespeare.

Il me fut difficile de quitter l’errance intérieure de ces personnages. L’inquiétude maternelle comme un frêle duvet de mots suspendus sur l’île où l’on se reconstruit et la beauté infinie de la rêverie de l’enfant sont les leitmotivs d’un texte d’une grande beauté. La relation à l’enfant est celle qui m’a le plus touchée, plus que celle de la fin d’un amour, dont on se remet toujours.

Quand les escargots vont au ciel

Vallette, Delphine

Seuil Jeunesse

9,50
29 septembre 2020

Alice attend Rachel au parc pour jouer. Elle voit bien Amin, le garçon de son école mais elle joue avec les filles pas avec les garçons. Rachel lui propose de rejoindre Amin mais il est un peu réticent au début à se joindre aux filles. Et puis, ils trouvent un escargot mais malheureusement leur compagnon de jeu est écrasé. L'heure est au conciliabule face à la mort. Tout à coup, les filles oublient les principes d'égalité et suggèrent à Amin de s'occuper du mort, c'est la tâche des garçons de toucher l'escargot. Amin dit que la toilette des corps revient aux femmes quand la personne morte est une femme. Mais l'escargot, c'est un garçon ou une fille? Et puis quelle prière fait-on quand on s'appelle Amin? Quel rituel choisit-on quand on s'appelle Rachel? Et Alice aussi elle ne mange pas de porc? Les trois enfants réalisent tout à coup que leur différence n'est pas seulement celle du sexe. Est-il fort ou faible? Et c'est possible d'être catholique juive? Et Alice qui se demande ce que l'on est quand on n'est pas catholique. Le temps d'un Savane partagé, les enfants apprendront les coutumes de chacun. Ils apprennent surtout à s'écouter et à se regarder. Et puis , Alice elle touchera les cheveux drus d'Amin. La délicatesse de son geste montre l'acceptation des trois enfants pour ce qui est autre. Chacun mettra un petit caillou, une fleur ou une croix sur la tombe de l'escargot. L'hermaphrodite permet de dire ce qui est et pas seulement ce qui doit être. C'est un petit livre qui a pris partie de tout dire et met en avant le refus immédiat puis le dialogue possible. C'est un petit livre qui autorise l'échange. Il n'est pas rempli de niaiseries ou de bons sentiments, tu sais dans ce livre les mamans ne sont pas toujours disponibles, elles sont plongées dans un livre au parc, elles soufflent un peu. Dedans, tu trouves des enfants tels qu'ils sont: bons et mauvais à la fois, capables d'aimer et de haïr, capables de jalousie et même de férocité. De vrais enfants. J'aime bien quand la littérature jeunesse ne fait qu'un avec la vie. C'est un petit livre précieux pour chasser les phrases " moi mon père [y] dit que". Les enfants sont des êtres doués de raison. Aider les enfants à prendre conscience d’eux-mêmes et du monde qui les entoure, répondre à leurs questionnements intérieurs, c’est le soin que nous leur devons, les passeurs de mots.

Dynamythes vingt histoires mythologiques dont on parle sans le savoir
29 septembre 2020

Tout récemment est sorti un livre Dynamythes écrit par Annelise Heurtier et illustré par Benoit Perroud. Le titre secoue le côté poussiéreux des récits antiques et les petits dessins aux couleurs fluorescentes dynamisent le tout. Le principe est de partir des expressions utilisées dans le quotidien et faire l’écho des récits mythiques originaux. Des expressions comme « le nombril du monde » , « une pomme de discorde », « des paroles sibyllines »...pour chacune d’elle, Annelise Heurtier introduit son propos avec beaucoup d’humour. Puis , un bref portrait des héros mythiques contextualise la narration. Les narrations sont variées pour chaque expression, tantôt sous la forme théâtrale ou d’une interview, d’une anecdote ou d’un récit un peu plus dense. Quelques apartés comiques et d’actualité permettent à l’enfant ( et aussi à la maîtresse) d’apprendre de manière ludique. C’est plein de pep’s, vif et instructif.
Ce que j’aime particulièrement c’est l’élargissement aux arts visuels. Pour chaque expression, quelques pistes de représentation artistiques sont proposées. J’aime beaucoup le va-et-vient que ce livre permet entre la mythologie, le registre de langue actuel et les arts. Et pourtant ce livre ne s’apparente pas à un manuel scolaire car il est dynamique dans sa forme et son propos.

UNE POIGNEE D ETOILES POCHE
22 septembre 2020

Rafik Schami sait prendre le lecteur au filet de l’imagination pour nous apporter émotion et plaisir. Nous lisons le journal du fils d’un boulanger de Damas pendant près de trois ans. La langue de Rafik Schami traduite par Bernard Friot ne fait pas obstacle au sens, la narration du diariste est forte pour donner à voir le quotidien d’un vieux quartier de la capitale syrienne. Le jeune garçon veut devenir journaliste. Ses premiers propos relatent certains faits de la situation politique de son pays, l’injustice, l’absence de liberté et la répression de toute opposition. Il témoigne de cette réalité et de la beauté de la Syrie.
« L’automne est ma saison préférée. C’est l’époque où Damas est la plus belle. Les rues sont encombrées de marchands ambulants qui vendent les fruits d’automne. Il y a moins de touristes qu’en été et ils semblent prendre leur temps. Ils s’intéressent à notre vie toute simple. […] Les hirondelles emplissent l’air de leurs appels vibrants, comme si elles s’enivraient de plaisir, avant d’entreprendre leur grand voyage vers le sud. »
Dans les papiers du jeune garçon, les bribes de rêves de l’oncle Salim, le visage entrevu de Nadia à laquelle il envoie depuis sa fenêtre un baiser à distance « c’est une invention, à cause de l’éloignement : je donne un baiser, comme si elle était là, puis je cueille le baiser , telle une fleur de jasmin », la complicité de sa mère, les conseils du journaliste Habib, les visages entrevus, les faits divers et toutes les émotions qui le traversent.
C’est frotté aux scènes qu’il relate que nous les découvrons peu à peu. La complexité fait la chair de chacun des personnages. Le rythme du journal dilate le temps sur l’abnégation du jeune garçon. Il s’oppose aux choix patriarcaux, il écrit et s’acharne à dénoncer les exactions des gouvernements. L’histoire avance au rythme du métronome fou de la jeunesse et de la liberté.
C’est un livre de lutte vers l’émancipation et la prise de parole, non dénué de passion et d’imaginaire, qui témoigne avec tranchant parfois des prémisses d’un mouvement citoyen pour combattre les préjugés. C’est un livre que vais donner à lire cette année à des enfants de dix ans pour continuer à former leurs rêves en dépit de la réalité la plus rude.

LA COMBE AUX LOUPS
13 septembre 2020

La combe aux loups renferme l’histoire des hommes creusant des pièges où tombent la confusion et le désespoir des loups. La combe est un lieu sombre, quelle que soit la splendeur de ses frondaisons, quelle que soit la beauté des fleurs qui poussent dans sa lumière capricieuse. Là, vivent Annabelle, douze ans et sa famille. La combe est l’endroit où elle apprend à dire la vérité sur des événements contre lesquels il n’y a pas de refuge ( la grande guerre, la disparition d’une fillette) contre lesquels il serait mal de chercher un refuge, quelle que soit la tentation. C’est l’histoire d’une fillette qui n’est pas terrorisée par un homme comme Toby. Tout le village juge l’homme sur son apparence. Je me suis fiée à la voix de la narratrice et jusqu’au bout du roman il fut difficile de cerner l’identité de Toby. C’est un très beau roman sur l’abnégation d’une fillette qui suit son instinct. Le vent emporte toujours ses mots telle l’ombre des nuages sur la combe, comme s’il était important qu’elle les dise et non que quelqu’un les entende.
C’est un texte subtilement écrit par Lauren Wolk.
Roman traduit par Marie-Anne de Béru, collection Médium, École des loisirs.