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Jean T.

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On ne touche pas / roman
par (Libraire)
30 novembre 2020

La vie de Joséphine est un peu comme celle de Dr Jekyll et de Mr Hyde. Le jour, elle est professeur de philo dans un lycée à Drancy, la nuit, elle est strip-teaseuse dans un club des Champs-Elysées, le Dreams.
On ne peut pas dire que son métier la passionne. Elle décrit un système scolaire ruiné par des années de pédagogisme, livré à la dérive par l’encadrement et des inspecteurs qui ne veulent pas être exigeants avec les élèves, un système plus soumis à la sociologie de l’éducation qu’à l’ambition de faire acquérir une culture. On laissera à l’auteure la responsabilité de son analyse tout en retenant qu’une telle vision peut conduire à l’ennui , à la dépression et à l’envie de trouver ailleurs le sel de sa vie.
C’est ce que fait l’héroïne qui suit des cours d’effeuillage, fait de son boa, de ses bas résille et de ses talons aiguilles le refuge où elle se sent exister. Il ne lui reste plus qu’à pousser la porte d’un club de nuit et à devenir Rose Lee.
Elle plonge avec délices dans le monde de la nuit, où des hommes paient pour être excités par de belles filles dénudées, qui les frôlent en dansant sans qu’ils aient le droit de les toucher.

Je n’ai pas été convaincu par ce que décrit l’auteure de l’institution scolaire, même s’il est probable qu’elle reflète la réalité de ce qu’elle connaît. Les développement philosophiques sont intéressants, mais il y a parfois une vision angélique des élèves, des situations peu vraisemblables et une fin d’année scolaire à l’eau de rose. J’ai été beaucoup plus intéressé par la vie nocturne de Rose Lee, les descriptions voluptueuses, l’héroïne qui se donne le droit d’être une femme belle et désirable, qui met à bas les préjugés qu’on peut avoir sur les stripteaseuses et sur ce complexe  monde de la nuit.
Le roman décrit aussi bien les mornes journées de la professeure que les nuits excitées et excitantes de la danseuse. Le style est vif, parfois cru, jamais vulgaire. Le roman brosse un beau portrait de femme qui assume sa féminité, qui s’émancipe. C’est un hymne au corps et au plaisir, une interrogation sur le rapport de cette femme aux hommes.

Un roman qui se lit vite, qui possède un réel charme.

Un hiver à Wuhan
par (Libraire)
26 novembre 2020

Après avoir lu le récit des séjours en Chine d’Alexandre Labruffe, on comprend mieux que le coronavirus soit apparu en Chine.
Après deux séjours en Chine dans les années 1990, l’auteur y effectue un troisième, comme attaché culturel, à partir de novembre 2019.
Lors de son premier séjour, il faisait du contrôle qualité de cotons-tiges destinés à être importés. Il avait découvert la suspicion, le contrôle de son ordinateur, le goût de ses hôtes pour le secret et quelques pratiques pas très élégantes. "Descentes de la police (vraie ou fausse), intimidations, langueurs, atermoiements, visites de fausses usines, containers disparus, prétextes insensés, menaces de rixe… tout est bon pour m’intimider, me faire rendre langue.
Que je ne visite pas les usines.
Que je ne vérifie pas les marchandises."
La Chine et les Chinois l’ont subjugué, même s’il l’avoue, "Mais je n’ai pas envie d’y vivre". Il perçoit "la possibilité de la catastrophe. Son imminence."
Alors, quand il se rend à Wuhan, fin 2019, une ville "d’immeubles, immobiles, laqués, glacés" où le ciel n’est pas visible à cause de la pollution, il ne s’étonne pas d’éprouver "la sensation de vivre dans une ville de science-fiction".
En alternant ses souvenirs, il décrit les changements survenus entre 1996 et 2019. Mais c’est surtout l’impact de la pandémie qu’il raconte. À la mi-décembre, il se rend à l’hôpital pour une côte cassée. Le médecin l’accueille fraîchement, "Vous n’auriez pas dû venir. C’est de la bobologie, vos côtes. On a plus sérieux, ici." Même si la pandémie n’est déclarée publiquement qu’en janvier, "tout est sous contrôle" selon le gouvernement. Il faut attendre la fin janvier pour que le confinement soit déclaré à Wuhan. À cause d’un festival Labruffe retourne à Paris. Son réflexe est de se confiner alors que les Français n’ont pas encore pris conscience de ce qui se passe. Lui, qui connaît la Chine en a une claire perception et "met en quarantaine par résonance, par mimétisme ou culpabilité".
Le récit de Labruffe est étourdissant et effrayant, la Chine l’a saisi et ne le lâche pas. À Wuhan, il a découvert le niveau élevé de la surveillance jusqu’à devenir paranoïaque. Il a fait des rencontres invraisemblables, bu beaucoup, avalé pas mal de couleuvres, subi des manipulations et des pressions,voyagé, aussi, dans tout le pays. Il raconte ce qu’il voit et perçoit dans les phrases brèves, travaillées, des formules qui sont autant de surprises. Il raconte une Chine qu’il admire autant qu’il la a craint, qui l’étourdit jusqu’au vertige et jusqu’à nous le partager.
La lecture achevée, on est ébloui et sans voix. On ne croira plus aux discours sur la grandeur de la pays, mais on saura de quoi elle est capable.

Comment ma femme m'a rendu fou
par (Libraire)
15 novembre 2020

Pour se venger de sa femme et pour qu’elle cesse de l’ennuyer, Désiré Cordier, un vieil homme simule la maladie d’Alzheimer. Il le fait sérieusement, comme en témoignent les scatologiques premières pages. Il le fait aussi avec un plaisir qui peut confiner au sadisme lorsqu’il embête son voisin de table, ou à la cruauté lorsqu’il laisse sa fille qui l’a toujours respecté, assister à son pseudo-délabrement. Ce vieil homme qui était bibliothécaire, qui reste intelligent tient bien son rôle de vieillard sénile. Il s’est vraiment "enterré" dans ce "home de vieux", retiré du monde pour vivre dans la tranquillité. Ses descriptions ironiques et cocasses de son entourage sont son petit plaisir. .
Dimitri Verhulst n’est pas cruel lorsqu’il décrit les personnes âgées de son entourage. Son propos est plutôt grinçant, teinté d’humour noir, burlesque.
Mais tout de même, est-ce vraiment par choix et pour avoir une petite vie tranquille qu’il s’impose cette comédie ? Ou est-ce parce qu’il est dépressif, malade mental, voire suicidaire qu’il n’a pu résister à s’imposer cet effondrement de sa vie d’homme ?
J’ai repéré ce livre à cause de son titre qui est une promesse de franche rigolade. Et bien, non, pas à chaque page ! Globalement, c’est la tristesse qui prend le pas. Pour Dimitri Verhulst la vie est un mauvais à passer, une suite de"minuscules points de basculement de l'existence" qui conduisent à la décrépitude.
On reconnaîtra à l’auteur d’aller au bout de son texte sans faiblir, sans renoncer à la noirceur.

Nature humaine
21,00
par (Libraire)
24 septembre 2020

Ce roman raconte 30 ans d’histoire de France entre l’été 1976 et la tempête de Noël 1999. Trente années d’histoire de l’agriculture, d’histoire d’une famille d’agriculteurs du Gers. De grands événements se produisent comme la chute du Mur de Berlin, des catastrophes à Tchernobyl et avec le naufrage de l’Erika, des luttes contre les centrales nucléaires. La vie politique voit passer des présidents. À la ferme des Fabrier, les grands-parents partent en retraite quand cesse la culture du tabac et du safran, les parents laissent à leur fils Alexandre une ferme qu’il devra agrandir pour satisfaire aux exigences consuméristes. Les sœurs d’Alexandre partent vivre et travailler à la ville, perdant tout intérêt pour la vie rurale qu’elles oublient. L’urbanisme s’étend en même temps que se construisent des rond-points, des autoroutes et des hypermarchés.
L’auteur nous offre un roman rural, une fresque historique, un reportage sociologique, un ensemble d’informations sur la vie et les mœurs d’une France qui n’est plus. Mais ce roman contient aussi une réflexion sur le temps qui passe.
La campagne dans laquelle vit la famille Fabrier est une belle campagne, des vastes espaces de prairies fleurant bon la menthe. Aucun bâtiment ne semble exister qui déchirerait cet immense espace de nature. Contanze, la jeune allemande dont Alexandre est amoureux, et qui a toujours vécu en ville, est admirative de cette nature, " ils dominaient les collines du Gers, des reliefs quadrillés de petites parcelles, des prairies aussi bien que des cultures, des zones en friche et des bois, un tableau de paysages apaisés. Constanze semblait de nouveau fascinée par l’amplitude de ce spectacle tout simple", même la nuit la surprend, " La nuit, je l’ai toujours vue par morceaux, et toujours dans la lumière des villes, mais jamais en grand comme ici, jamais en entier." Cette nature qui semble infinie à Contanze et qui symbolise la liberté, la vie sans limites est paradoxalement ce qui enferme Alexandre, ce qui réduit son horizon, ce qui le tient éloigné de la circulation des idées, ce qui le rend prisonnier de la ferme. Grande voyageuse, Constanze ne peut un seul instant envisager y vivre. Et Alexandre ne peut envisager de quitter les Bertranges. Il n’a d’autre horizon que de subir la modernisation de sa ferme, de l’agrandir pour élever plus de vaches qui resteront dans la stabulation et n’iront plus brouter l’herbe des prairies. Même s’il s’interroge sur le virage vers une agriculture intensive, sur le bien-fondé des évolutions, sur la transformation de son environnement, on voit bien qu’il est l’esclave d’évolutions qui le dépassent. Serge Joncour fait se succéder les événements de l’histoire d’un pays qui change avec celle de la famille Chabrier, laquelle ne peut rien décider du modèle de développement auquel elle est soumise.
Ce qu’on voit, au fur et à mesure de la lecture, c’est que se rompt le lien des agriculteurs – et des humains – à la nature, quand se développe une civilisation écoutant les sirènes capitalistes. Dès lors, la préservation de la biodiversité, le confort animal, le danger du Roundup ne comptent plus face à la nécessité de s’agrandir, de construire, de créer de nouveaux besoins, d’être performants et rentables...
Mais les situations et les personnages sont suffisamment complexes pour que le lecteur fasse sienne toute cette vie familiale et rurale et se pose des questions sur la vie du monde, s’interroge sur le bien-fondé d’un progrès sans conscience.

Chavirer

Actes Sud

20,50
par (Libraire)
11 septembre 2020

"À douze ans, cinq mois et une semaine, les parents de Cléo lui avaient proposé de prendre des cours de danse". Mais Cléo est fascinée par les danseurs dynamiques et étincelants de " l’émission favorite de sa mère : Champs-Élysées". À la MJC de Fontenay, elle prendra donc des cours de modern jazz. Elle y découvre une autre façon de vivre, exigeante, "Danser c’était apprendre à dissocier. Pieds poignards et poignets rubans. Puissance et langueur", pour plus tard onduler "comme des rivières rapides" quand elle serait devenue pro, quand elle sera adulte. Mais en quatrième, Cléo a rencontré Cathy, une belle femme qui lui a proposé d’obtenir une bourse auprès de la fondation Galatée, qui l’éduque, lui apprend à aimer le beau, la fait inviter aux dîners chics des sélections où elle doit montrer qu’elle n’est pas "coincée". La famille de Cléo ne s’interroge pas plus que ça et ferme les yeux sur les raisons des largesses de Cathy. Cléo n’est pas retenue. Pour patienter, Cathy lui propose de lui signaler d’autres filles"prometteuses". Parmi elles, Betty, qui n’est pas de son milieu populaire, qui n’est pas blanche de peau. De ce qui se passe lors des dîners, les filles ne parlent pas. Mais elles n’oublieront pas ce moment où elles chavirent, ni ceux où elles trahissent la confiance d’autres filles. Elles s’en souviendront le reste de leur vie et ne se pardonneront pas.
En suivant la carrière de danseuse de Cléo de 13 à 48 ans, on croise des personnages qui elle noue une relation bienveillante et bienfaisante. Yonasz, le camarade de lycée, et son père, Serge, des juifs dont elle découvre la vie jusqu’au moment où Yonasz n’a pas le courage de défendre sa réputation. Ossip, le kinésithérapeute qui répare les corps des danseurs et qui les écoute. Claude, l’habilleuse de la revue du cabaret parisien, attentionnée à toutes les danseuses. Lara, son amoureuse d’un temps qui n’arrive cependant pas à comprendre ce qui lui est arrivé. Des rencontres qui élargissent son horizon, lui permettant de tenir, de continuer à danser, contrairement à Betty dont le corps refusera qu’elle vive sa passion et qui ne dansera pas. On croise aussi de nombreuses personnes qui devinaient ou savaient ce qui se passait et qui n’ont rien dit. Des complices...,
Lola Lafon disperse les conséquences de ce dont Cléo a honte dans toutes ces rencontres. Elle montre bien que ces filles qui savaient, qui n’ont pas résisté à la proposition de collaborer, seraient accusés par la société si elles parlaient. Elles sont traumatisées juste ce qu’il faut pour continuer à vivre, plus ou moins bien.
Lola Lafon traite avec justesse de ce qui distingue l’idéal de la danseuse et les souffrances qu’elle inflige à son corps, la distance qui sépare Paris de la banlieue, le clinquant des ballets des revues et les conditions de travail des danseuses, l’élitisme culturel et le goût populaire pour les émissions de Michel Drucker, les chansons de Goldman et de Mylène Farmer.
"Chavirer" n’est pas que le roman d’une femme qui depuis son adolescence, vit avec un secret très lourd à garder, c’est aussi un roman social qui donne la parole à des personnes qui ne l’ont pas, des oubliés, des rendues invisibles par leurs remords.
En choisissant la fiction pour traiter des réseaux de prostitution enfantine, Lola Lafon ne revendique rien. Avec beaucoup de finesse et de subtilité, elle raconte la vie de ses personnages en se mettant à leur niveau. Elle pose les questions et telle façon que nous cherchons les réponses : que s’est-il passé ? Pourquoi n’ont-ils rien vu ? Pourquoi n’ont-ils rien dit ? Et si leurs affaires ressortent (comme c’est le cas dans le roman) que dirions-nous ? Il n’y a aucune sensiblerie dans ce roman, juste une analyse, des suggestions.
Et un magnifique portait de femme, de danseuse, difficile à oublier.