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sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

Shim Chong, fille vendue, roman
16 septembre 2019

Corée, fin du XIXè siècle. Orpheline de mère et élevée par un père aveugle qui allait mendier son lait, Chong a 10 ans quand son père se remarie et 15 quand sa belle-mère la vend à des marchands chinois. Achetée par une riche famille de Nankin, elle devient Lenhwa, la concubine du maître de maison, un vieillard flétri qui lui rend visite chaque nuit. Á sa mort, elle intègre le Pavillon du Bonheur et des Plaisirs de Jinjiang où, belle, modeste et courageuse, elle devient une courtisane très prisée des notables de passage. C'est la guerre de l'opium et les combats qui mettent la ville à feu et à sang qui la poussent à fuir la ville avec d'autres courtisanes. Malheureusement, elle est trahie et revendue à des marchands de femmes qui l'envoient à Taïwan où elle doit encore faire commerce de son corps. Là-bas, les maisons de plaisirs tiennent plus de l'usine à chair fraîche pour marins en goguette que du lieu de rendez-vous raffiné pour notables fortunés. Mais malgré ses terribles conditions de vie, Chong garde sa détermination et son courage. Elle sait qu'un jour elle retrouvera sa liberté et s'échappera vers des terres moins hostiles. Pourquoi pas au Japon ?

Inspiré par une légende coréenne, Sok-yong Hwang raconte le destin d'une femme parmi tant d'autres. Elle est coréenne, elle pourrait être nigérienne ou roumaine. Autres temps mais non autres mœurs. Les femmes ne sont rien qu'une marchandise dont le lucratif commerce enrichit des hommes peu scrupuleux. Malgré les vicissitudes de la vie, Shim Chong grâce à son courage et à sa vivacité d'esprit, réussit à passer outre les humiliations, les privations, les chagrins. Même si elle évolue dans le milieu sordide de la prostitution, Chong garde sa dignité et son humanité, aidant volontiers ses compagnes d'infortune. Pourtant rien ne lui est épargné, blessée par la concupiscence des hommes ou par leur esprit belliqueux. Chong vit dans une région en pleine mutation, un continent qui a longtemps vécu replié sur lui-même et que les occidentaux ont décidé d'ouvrir de gré ou de force. De la guerre de l'opium en Chine à l'expédition Perry au Japon, Chong voit à chaque fois sa vie bouleversée par l'agressivité, le besoin de pouvoir et de domination des hommes.
Belle figure de femme, Shim Chong est un personnage fort et émouvant que l'on suit avec beaucoup d'intérêt dans ses aventures et mésaventures dans une Asie tourmentée par l'Histoire. Un destin et un roman passionnants.

Ceux qu'on aime

Steve MOSBY

Sonatine

9,99
13 septembre 2019

Dave Lewis, magicien reconverti dans le journalisme, n'est pas exactement un homme à femmes, disons qu'il n'a pas encore trouvé celle qui partagera sa vie pour toujours. Alors, en attendant, il papillonne un peu mais met un point d'honneur à rester en bons termes avec ses ex-petites amies. Il a, par exemple, gardé des liens très profonds avec Tori et ce sera sans doute le cas avec Emma aussi, dès qu'elle aura digéré leur récente rupture. Il se pourrait que sa quête de l'âme sœur s'arrête là. Depuis qu'il a rencontré Sarah, il envisage de construire avec elle un couple solide et durable. Pourtant, leur relation va être mise à mal d'une terrible façon. Un tueur en série sévit en ville. Il s'introduit chez ses jeunes et belles victimes, les attache sur leur lit, les laisse lentement mourir de faim et de soif et prend bien soin d'envoyer mails et SMS rassurants à leurs proches qui ne se doutent pas du drame qu'elles sont en train de vivre. Dave, qui connaît l'une des victimes, va être pris dans un terrible engrenage l'obligeant à mener sa propre enquête tout en se défendant des soupçons qui pèsent sur lui.

Ça fait le job mais ce n'est pas transcendant. Á côté de Dave Lewis, personnage principal et enquêteur malgré lui, les deux policiers, Currie et Swann, font pâle figure. Même si l'auteur tente désespérément d'insérer quelques éléments de leurs histoires personnelles dans son récit, ils ne font qu'embrouiller une intrigue déjà parasitée par de nombreuses digressions. Trop de personnages, trop d'intrigues secondaires et une fin un peu bâclée... il n'en faut pas plus pour faire d'un excellent thriller (l'idée de départ est fort bonne), un roman banal. Steve Mosby n'a pas su centrer son histoire, ni sur des faits, ni sur un personnage. L'histoire de ce tueur en série d'un genre particulier se retrouve donc noyée sous un monceau d'informations dont on n'a que faire : Tori est battue par son nouveau petit ami, Dave traque un médium qu'il accuse de charlatanisme, un tortionnaire est libéré de prison, Dave vide la maison de ses parents, des amis de Tori organisent une expédition punitive, etc.
Au final, cela se lit aussi vite que cela s'oublie. Correct, sans plus.

Nátt

Ragnar Jonasson

Points

7,60
9 septembre 2019

C'est l'été en Islande mais le soleil ne brille pas à Reykjavik. La ville subit encore les effets de l'éruption du volcan Eyjafjallajökull. le ciel n'est que cendre, l'air est irrespirable. Heureusement, le Nord de l'île est épargné et, à Siglufjördur, Ari Thor profite de la douceur de la saison, lui qui supporte si mal le rude hiver de ce coin du pays. Mais la douceur de la saison n'empêche pas le crime et l'on retrouve le cadavre d'un homme battu à mort à Saudarkrokur. L'affaire ne concerne pas directement le poste de police de Siglufjördir mais comme l'homme était officiellement domicilié dans la ville, Ari Thor et son chef Tomas sont associés à l'enquête. Les deux hommes entament leurs recherches sur le défunt alors qu'ils sont tous deux perturbés par leur vie privée. Ari Thor ne se remet pas de sa rupture avec Kristin, son chef déprime depuis que son épouse a repris ses études à Reykjavik, et leur collègue Hlynur ne leur est d'aucune aide : il vit la peur au ventre depuis que des mails anonymes le rappelle à un passé peu glorieux.
De son côté, Isrun, journaliste à Reykjavik, est bien décidée à obtenir un scoop à propos d'Elias Freysson, l'homme assassiné. Son job est en jeu mais elle a aussi des raisons personnelles de se confronter à cet assassinat.

L'Islande... une île si paisible... Siglufjördur, une ville si paisible... Et pourtant c'est bel et bien la violence qui est au cœur de ce polar venu du Nord. La violence sous toutes ses formes : harcèlement scolaire, harcèlement au travail, maltraitance de l'enfant, viol, exploitation sexuelle, etc. Et bien sûr tout ce qui en découle : encore plus de violence, le désir de vengeance, les vies brisées.
Mais cette noirceur est diluée dans un récit un peu brouillon qui multiplie autant les pistes que les personnages. Ari Thor, censément héros de la série, se montre sous son plus mauvais jour, malade de jalousie à propos d'une femme qu'il a lui-même allègrement trompée. Il est entouré de collègues dépressifs et d'une foule de suspects qui nous font perdre le fil de l'enquête. le mort est lui aussi des plus antipathiques, à tel point qu'on n'est pas trop pressé de voir le meurtrier arrêté. Quant à la journaliste, son histoire vient parasiter un récit qui était déjà mollasson au départ.
Bref, Jonasson fait le job mais ne révolutionne pas le genre. Espérons que la suite soit un peu plus pêchue et originale...

L'odyssée du distingué professeur Chandra
9 septembre 2019

Sa femme est partie vivre aux États-Unis avec un psychiatre, son fils vit à Hong Kong, sa fille aînée ne veut même pas qu'il sache où elle vit et sa benjamine, encore adolescente, file un mauvais coton... La vie privée de Chandrasekhar n'est pas une réussite. Par contre, sa carrière professionnelle tutoie les sommets. Expert en son domaine, titulaire d'une chaire à l'université de Cambridge, il ne manque plus à son bonheur que le Prix Nobel d'économie pour couronner un parcours sans fautes pour un homme né dans un quartier populaire de Dehli. Alors quand ce Graal lui échappe encore une fois, Chandra craque. Il a beau feindre l'indifférence, le professeur rumine sa défaite et, perdu dans ses pensées, se fait renverser par une bicyclette. Cet accident, doublé d'une crise cardiaque silencieuse, lui fait revoir ses priorités. Et si le bonheur n'était pas dans les titres, les récompenses, les lauriers ?

- On peut être expert en économie et ne pas savoir gérer le quotidien.
- Si l'on traite les autres avec mépris, on est soi même méprisé par les autres.
- La famille, c'est compliqué.
- Les adolescents font des bêtises.
- On est le produit de son enfance.
- Être un bon père, ça ne s'improvise pas.
- Il vaut mieux être riche que pauvre.
- La famille, c'est compliqué mais c'est quand même terriblement important.
- Pour devenir soi-même, il suffit d'un week-end et de 2000 dollars. Résultat garanti avant le solstice d'été.
- Communiquer, c'est cool. Méditer aussi d'ailleurs.
- Rien de tel qu'un monastère au fin fond de la montagne pour soigner les drogués, réunir les familles, régler tous les problèmes.
- Le Nobel, c'est surfait.
- Etc.
Voilà à peu près ce que l'on peut conclure à la lecture de ce roman qui démarre comme une sympathique comédie familiale pour terminer, au fil des tribulations familiales d'un héros imbu de sa personne, en traité de développement personnel pour nantis e mal d'aventures intérieures. Heureusement, cette famille dysfonctionnelle s'avère assez attachante pour qu'on suive avec plaisir ses péripéties et l'humour de l'auteur fait passer en douceur les considérations philosophiques et autres balivernes de baba cool qui a découvert le yoga. Un livre drôle et zen.

Ma très chère grande soeur / roman
27 août 2019

Tel un chat qui quitte des maîtres négligents pour se trouver un nouveau toit, Bogsun, maltraitée et affamée par sa famille d'accueil, a choisi la famille de Jjiang-a pour fuir ses bourreaux. Chez Jjiang-a on est pauvre mais généreux. Le père poursuit ses études aux États-Unis, la mère travaille au marché, la famille vit en location dans un sombre sous-sol mais Bogsun y reçoit chaque jour sa part de riz.
Elle avait 12 ans à la naissance de Jjiang-a et c'est tout naturellement qu'elle a pris la petite en charge, la promenant sur son dos, la nourrissant et l'endormant au son de ses histoires. Jjiang-a grandi avec cette sœur qu'elle suit partout, partageant son lit, ses secrets et ses escapades nocturnes. Pourtant, avec le retour au pays du père, la situation change. Á mesure que la famille prospère, déménage dans un meilleur quartier, devient propriétaire, Jjiang-a prend conscience que Bogsun n'est pas vraiment sa sœur, plutôt une domestique que l'on tolère par pure bonté, pour finir par devenir une charge indésirable...

Quelque quarante ans plus tard, Jjiang-a, auteure reconnue, engagée contre la dictature, raconte sa ''très chère grande sœur'' dont le sourire et l'optimisme ont illuminé son enfance. Et pourtant, comme le reste de la famille, elle s'en est détachée, allant jusqu'à l'effacer de sa mémoire. Compagne de misère, Bogsun en est aussi le témoin gênant et ne saurait les suivre dans leur ascension sociale. C'est aussi ce que décrit Jjiang-a : la Corée du Sud des années 60, la pauvreté extrême, la solidarité, l'ambition de s'en sortir et la perte des valeurs de ceux qui s'enrichissent.
Une écriture simple pour dire l'insouciance et l'amour inconditionnel de l'enfant, mais aussi le rejet, la honte et la culpabilité de l'adulte. Beaucoup de profondeur et de sentiments pour cette auteur qui sait toujours toucher au cœur. Même s'il n'a pas la puissance de "Nos jours heureux", "Ma très chère grande sœur" est un beau roman au ton doux-amer. Bogsun, durement marquée par la vie mais toujours solaire et souriante restera longtemps dans l'esprit du lecteur.