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sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

De pierre et d'os
16 décembre 2019

Une nuit, alors qu'elle a quitté la chaleur protectrice de l'igloo familial, la jeune Uqsuralik est séparée de son clan par une faille dans la banquise. Son père a tout juste le temps de lui lancer une amulette, une peau d'ours et un harpon dont la pointe se brise durant la chute. Elle peut aussi compter sur sa chienne préférée, qui, par miracle, se trouve du même côté qu'elle. Pour la jeune inuit, commence alors le temps de la solitude, du froid et de la survie. Elle sait qu'il va lui falloir trouver un autre groupe et s'y greffer car dans cette nature hostile, seule, on ne fait pas de vieux os. Par chance, Uqsuralik, malgré son jeune âge, sait se débrouiller sur la banquise. Elle pêche et chasse comme un homme. Elle sera un atout pour son nouveau clan. Loin des siens, sa nouvelle vie sera faite d'épreuves, de chagrins mais aussi d'amour, de rire, de magie et de solidarité.

Roman initiatique, écologique, poétique, onirique, ethnologique, chamanique mais aussi roman envoûtant, hypnotique, magnifique...De pierre et d'os est tout cela mais c'est aussi un voyage dans le Grand Nord, aux confins du monde, dans un paysage blanc et glacial et une totale immersion dans la culture inuit au côté d'une femme parmi les hommes et les esprits. C'est un monde cruel que nous présente Bérengère Cournut, où l'on tue pour ne pas être tué, où il faut lutter contre les éléments mais on y trouve aussi de la poésie dans la façon d'appréhender la nature, dans les chants et les rites. Peuple solidaire qui sait que sans la chaleur de l'autre on ne survit pas, les inuits vivent au rythme des vents, de la glace et des tabous qui régissent leur société. Les esprits, bons ou mauvais, sont partout présents sur la banquise. A les contrarier, on risque de mourir aussi sûrement que si l'on se laisse surprendre par un ours. La vie ne tient qu'à un fil et les inuits le savent, qui économisent leurs forces, leur chaleur, leur nourriture. Vivant de peu, juste du nécessaire, ils puisent leurs ressources dans la nature mais toujours à bon escient, jamais dans l'excès. Quand on tue une bête, c'est pour se nourrir, se vêtir, s'armer. Tout est utile, rien n'est jeté. Une belle leçon de vie que nous donne ce peuple du Grand Nord.
Un beau portrait de femme, une découverte immersive de son peuple, un roman d'une beauté rare. Un coup de cœur.

Filles de la mer
14 décembre 2019

Île de Jéju, Corée du sud, 1943. Comme sa grand-mère et sa mère avant elle, Hana est une haenyeo, une de ces femmes qui plongent en apnée et remontent, des profondeurs de l'océan, le fruit de leur pêche. En ces temps de guerre et d'occupation japonaise, l'adolescente est particulièrement vigilante à l'égard de sa petite sœur Emi, encore trop jeune pour plonger et qui doit attendre sur la plage. Des histoires circulent à propos d'îliennes enlevées et à jamais perdues pour leurs familles. Aussi, lorsqu'un jour elle voit un soldat approcher de l'endroit où joue Emi, elle se précipite vers la plage et réussit à cacher sa sœur. Sans plus se soucier de ce qu'il n'a fait qu'entrapercevoir, le gradé s'empare d'Hana, comme d'une prise de guerre. Commence alors pour elle un douloureux voyage qui la mènera jusqu'en Mongolie,en passant par les bordels de Mandchourie. L'haenyeo est devenue une ''femme de réconfort''.
Séoul, 2011. Emi a quitté son île et ses compagnes de pêche pour un séjour chez ses enfants. Son fils est un homme pressé, toujours entre deux rendez-vous professionnels. Sa fille a brisé la tradition en refusant de devenir haenyeo, préférant faire une carrière loin de Jéju. Mais la vieille dame n'est pas là uniquement pour renouer des liens distendus, elle est venue manifester devant l'ambassade du Japon avec toutes les femmes de réconfort qui réclament justice. En souvenir d'Hana qui s'est sacrifiée pour elle.

Femmes de réconfort...De bien jolis mots qui cachent une réalité sordide, un doux euphémisme utilisé par les japonais pour parler de ces filles, souvent mineures, enlevées dans leur pays pour servir d'esclaves sexuelles dans l'armée impériale japonaise. Un système bien rôdé mis en place pour soutenir le moral des troupes enrôlées dans la seconde guerre mondiale. Kidnappées, déracinées, molestées et retenues dans des maisons de passes, ces filles humiliées et honteuses ont longtemps gardé le secret sur ce qui est encore aujourd'hui un sujet tabou au Japon et la cause de tensions entre la Corée du sud et le Japon.
C'est à travers le destin de deux sœurs coréennes, Hana et Emi, que Mary Lynn Bracht raconte ce crime de guerre perpétré par les japonais et qu'ils ont tenté de nier pour finir par le reconnaître très difficilement.
Poignant et surtout très dur, son livre est un nécessaire devoir de mémoire pour toutes ces victimes ignorées et bafouées. Il parle de la folie et du pouvoir de nuisance des hommes et de la force et du courage des femmes.
Un récit douloureux sans être larmoyant, illuminé par ses deux héroïnes qui plient sans jamais rompre, peut-être parce que les haenyeos puisent leur force et leur volonté de vivre au fond de l'océan...
A lire absolument.

Soudain, j'ai entendu la voix de l'eau

Kawakami, Hiromi

Philippe Picquier

8,00
9 décembre 2019

Très proches durant l'enfance, Miyako et Ryô se sont perdus de vue à l'âge adulte, jusqu'à ce que, à la mort de leur mère, ils décident de réinvestir la maison familiale. Avec l'installation reviennent les souvenirs du passé, de cette enfance qui surgit dans chaque pièce de la maison. La cuisine où leur mère préparait de savoureux repas, la chambre qu'ils partageaient, tapissées de leurs dessins, la pièce de vie où la famille se réunissait, leur mère volubile, leur père amoureux, leur ''oncle'', un ami de la famille dont ils étaient très proches. Tant de petits moments qui, mis bout à bout, font une vie.

Beaucoup de tendresse, de douceur et de poésie pour raconter une étrange famille, comme toutes les autres en apparences mais qui cache des secrets bien gardés. Le talent d'Hiromi Kawakami est de faire accepter l'inacceptable comme une chose naturelle qui coule de source. Grâce à sa sublime plume, elle peut aborder la guerre, l'attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo ou les amours interdites avec la même délicatesse que lorsqu'elle parle des odeurs de l'enfance, de la saveur d'un plat ou de l'amour d'une mère.
Pourtant, c'est un roman dérangeant qui interroge les liens familiaux et la transmission de façon inhabituelle. Alors qu'on se laisse bercer par l'évocation des souvenirs d'enfance et la nostalgie de Miyako, l'auteure surprend son monde en instillant, d'abord un doute, puis la certitude que, dans cette famille, des limites ont été franchies. Miyako et son frère ont-ils fait un choix librement consenti ou sont-ils le fruit des agissements et des non-dits de leurs parents ? La question peut se poser au fur et à mesure que le frère et la sœur découvrent la vérité sur leurs origines. Mais encore une fois, ce qui pourrait être choquant est ici sublimé par la poésie, la pudeur et la délicatesse toute japonaises d'Hiromi Kawakami.
Un beau roman, mais qui pourra heurter la sensibilité de certains.

A VOL D'OISEAU

Johnson Craig

Points

8,00
5 décembre 2019

En cherchant un endroit susceptible d'accueillir la cérémonie de mariage de sa fille Cady, le shérif Walt Longmire et son ami Henry Standing Bull assistent, impuissants, à la chute vertigineuse d'une jeune femme et de son bébé, tombés d'une falaise. La femme meurt, l'enfant survit. Suicide, accident ou meurtre ? En territoire cheyenne et loin de sa juridiction, Walt confie l'affaire à la nouvelle chef de la police tribale, l'impétueuse Lolo Long. Mais devant son peu d'expérience et ses méthodes expéditives, il ne peut s'empêcher d'y mettre son grain de sel. Il se fait donc adjoint le temps d'une enquête aux multiples suspects où il aura fort à faire entre une tentative de meurtre sur sa personne, une expérience de voyage sous peyotl, le caractère un brin survolté de sa chef et les préparatifs de mariage de Cady.

Quel plaisir de retrouver les personnages hauts en couleurs du comté d'Absaroka ! Dans cet opus, les adjoints habituels du shérif sont très peu présents mais ils sont avantageusement remplacés par Lolo Long, la belle, très zélée, parfois maladroite, chef de la police tribale. Elle donne du fil à retordre à un Longmire flegmatique mais jamais blasé, bien décidé à faire d'elle une policière accomplie. Ce nouveau personnage qui trimbale ses casseroles apporte un souffle nouveau et donne à Craig Johnson l'opportunité de décrire les échanges houleux mais néanmoins savoureux entre ces deux héros. Pour le reste, on ne change pas une recette gagnante, on retrouve donc La Nation Cheyenne et son pick up hors d'âge, Cady et ses projets de mariage, les paysages du Wyoming, les coutumes et croyances indiennes, le tout enrobé d'une bonne dose d'humour. Génial, comme à chaque fois.

Mémoires d'un yakuza

Philippe Picquier

9,70
2 décembre 2019

Quand le Docteur Saga reçoit Eiji Ichiri dans son cabinet, il ne sait rien de cet homme qui vient en consultation pour la première fois. Mais son auscultation lui donne quelques indices. L'homme va mourir et il le sait. Ses tatouages et l'absence de ses deux auriculaires ne laissent aucun doute sur ses activités passées. C'est bien la première fois que le médecin est en présence d'un yakuza et cela attise sa curiosité. Sentant sa fin proche, Ichiri accepte de lui faire des confidences et lui raconte comment un jeune provincial d'à peine 15 ans, débarqué à Tokyo par amour, est devenu un chef de gang reconnu et respecté.

Eiji Ichiri est de ces hommes dont le parcours atypique ne peut que susciter l'intérêt. Quelle mine d'informations sur le monde secret des yakuzas ! Le jeune Eiji commence sa carrière, dans les années 20, dans l'entreprise de charbon de son oncle où il surveille les jeux clandestins des dockers. Discret et débrouillard, il attire l'attention d'un yakuza qui le fait travailler sur un bateau qui transporte nuitamment les joueurs désireux d'éviter les contrôles de police. Mais il semble voué à un plus grand destin. Le chef d'une grande ''famille'' le repère et il entre alors de plain-pied dans le milieu, à Asakusa, le quartier des jeux et des plaisirs de l'époque. Son ascension connaît alors des hauts et des bas, il a la confiance du grand patron et de ses hommes mais c'est aussi un séducteur prêt à tout pour les femmes. Outre son expérience personnelle, c'est bien une immersion chez les yakuzas que nous propose le vieil homme. Relations compliquées entre gangs rivaux ou amis, code de l'honneur, jeux clandestins, tripots, bookmakers, joueurs professionnels, solidarité à toute épreuve, passages par la case prison, maisons closes...c'est tout un monde et une époque qu'il évoque sans détours. Les temps ont changé bien sûr mais à son époque les yakuzas ne se mêlaient que des affaires de jeux, les meurtres étaient rares, ils ne touchaient pas à la drogue. Ils étaient discrets, aimables avec les commerçants du quartier, préoccupés seulement par la bonne marche de leurs tripots.
Un livre passionnant, plein de péripéties. Une vie racontée sans honte ni pudeur par un personnage haut en couleurs auquel on s'attache malgré soi. Tout yakuza qu'il est, Eiji est un homme comme les autres, loyal envers sa famille, travailleur acharné et capable de commettre des folies pour les beaux yeux d'une femme. Un coup de cœur.